Sceller les droits des femmes
La représentation féminine dans les documents scellés du Limousin
En ce dimanche 8 mars, pour la Journée internationale des femmes, nous vous proposons de remonter le temps afin d’explorer les traces laissées par les dames des temps passés au travers des actes juridiques de la fin du Moyen Âge aux premiers mois de la Révolution. Les pièces présentées ci-après ont fait l’objet d’une analyse dans le cadre de la collecte des sceaux réalisée à Limoges en collaboration avec l’École Pratique des Hautes Études, dans le cadre du projet SIGILLA.
Marie de Limoges, la lionne effacée (1260-v.1290)
Marie n’avait que trois ans lorsque mourut Guy le Preux, son père : unique enfant de celui-ci, elle hérita de la vicomté, qui passa préalablement, pour des raisons évidentes, sous la tutelle de sa mère, Marguerite de Bourgogne. En 1272, elle épousa Arthur, fils héritier du duc de Bretagne, et fit ainsi passer la vicomté de Limoges dans le giron des Bretons.
Bien qu’il ne semble pas y avoir de sceau pour Marie de Limoges, un acte posthume fait l’objet d’interrogations. Sous la cote H Sup Limoges B 87, ce parchemin porte, l’empreinte (comprenez : l’exemplaire d’un sceau) de la cour de la vicomté, protégée par une enveloppe de parchemin cousu. On y voit le franc-quartier typique de la maison de Dreux-Bretagne – rien d’extraordinaire, en somme. Mais au revers du sceau, on trouve cette curieuse contre-empreinte.
En héraldique, on parle d’un écartelé, c’est-à-dire une armoirie en quatre quartiers. En voici le blasonnement : en un, aux trois lions rampants, en deux et en trois, plain d’hermine, en quatre, coticé. Les mouchetures d’hermine correspondent bien sûr au parti breton. Les lions et les cotices, en revanche, sont issus de Limoges, pour les premiers, et du duché de Bourgogne, pour les secondes – il s’agit des armes portées par Guy VI.
Aussi l’hypothèse est-elle permise : sommes-nous en présence d’un contre-sceau alliant les armes d’Arthur [II] à celles de Marie, qui lui aurait survécu au point d’être encore en usage dix ans après sa mort ? Un tel écartelé est une pratique fréquente à l’issue des mariages nobiliaires. En l’absence d’éléments complémentaires, cela ne restera qu’une supposition, mais avouez que la démonstration est plaisante.
Isabelle de Castille, vicomtesse de Limoges (1283-1328)
Fille aînée du roi et de la reine de Castille, Isabelle n’eut, en tant qu’infante de la famille royale, que peu de mots à dire sur son avenir matrimonial. En 1310, elle prit pour époux Jean de Bretagne, premier fils de ladite Marie de Limoges. Par cette union, Isabelle obtint pour elle la vicomté de Limoges. Quoiqu’elle restât avant tout « épouse de » au regard du droit de son temps, la Castillane n’était pas en reste des actes émis sous sa protection. Ainsi en est-il de 1 E 1 / 202, modeste contrat foncier de 1318 scellé par un juge de la vicomté, lequel dit agit: « pour dame Isabelle, vicomtesse de ladite vicomté ».
Au bas du même parchemin, on trouve le sceau et le contre-sceau de la cour vicomtale. Le peu que l’on y voit suffit à identifier l’hermine plain de son conjoint.
Fut-elle condamnée à vivre dans l’ombre de son époux, notre Espagnole ? S’il serait précipité de répondre par la négative, ses sujets ne lui nient pas un prestige bien à elle, à l’exemple de cette autre vente de terres. Datée de 1327, le juge qui la dicte mentionne d’abord le « noble prince, messire le vicomte de Limoges », mais il sort le grand jeu pour « la très illustre dame, Madame Isabelle, fille de feu le roi d’Espagne, vicomtesse de Limoges ». Remarquons la différence de traitement ! L’un est prince, accordons-lui cela, mais il est laissé anonyme, et n’est qualifié que de vicomte, pas même de duc. L’autre est « dame Isabelle », qui est certes d’abord une « fille de », mais, tout de même, d’un roi d’Espagne (digressons un instant pour rappeler que les royaumes de Castille et de León ne sont alors que deux entités politiques parmi d’autres dans la complexe péninsule Ibérique, le raccourci ici employé n’est pas neutre). La balance, en l’occurrence, penche clairement en faveur de Madame.
Et, surprise ! l’empreinte présente un écartelé aux armes de Bretagne, de Castille (que l’on reconnaît au château) et, sans doute, de León (qui a disparu, mais qui serait un lion). Les deux conjoints sont ainsi engagés à part égale dans leur sigillographie. ¡Olé!
Écriture inclusive à la fin du XVIIIe siècle
J’admets faire un brin de provocation en intitulant de la sorte cette dernière partie, à l’heure où le sujet de l’écriture inclusive fait débat dans bien des administrations et des rédactions.
Quittons le charme du Moyen Âge et rendons-nous dans l’actuelle rue François-Chénieux. La caserne de la Visitation, dans laquelle se tient désormais le Conseil départemental que nous saluons au passage, doit son nom à ce qu’elle était, en 1789, le couvent des sœurs visitandines.
L’objet que nous étudions est une lettre rédigée le 11 novembre, qui n’est, en elle-même, pas d’un grand intérêt : elle s’adresse au syndic du chapitre Saint-Martial, afin de lui donner rendez-vous le lendemain matin auprès d’un notaire.
Tout le charme de ce document réside dans ses dernières lignes. En effet, l’autrice de cette lettre conclut son mot ainsi : « Votre tres humble indigne fille et servante en Notre Seigneur sœur procureuse de la Visitation Sainte-Marie », et signe de ses initiales, « D. S. B. ». Les noms auxquelles elles correspondent restent un mystère. Revenons plutôt à la fonction de notre épistolographe : elle se désigne comme sœur procureuse. Bien qu’elle soit largement occultée par la présence écrasante d’hommes à de telles fonctions, la féminisation des titres allait de soi à l’époque, et l’énigmatique D. S. B. signait de la sorte sans arrière-pensée.
Une brève recherche en ligne du mot « procureuse » nous conduit bien vite au dictionnaire de l’Académie française, qui ne le définit que comme la « femme d’un procureur »… Or, notre Visitandine étant une moniale, son célibat et la réalité de son statut de procureuse ne font aucun doute dans cette France qui commençait sa Révolution : liberté, égalité, sororité ?
Pour en savoir plus :
· Notice « Cour de la vicomté de Limoges (sceau-type) » : https://sigilla.irht.cnrs.fr/245279
· Notice 1 E 1 / 202 : https://sigilla.irht.cnrs.fr/109906
· Notice 1 E 1 / 257 (1) : https://sigilla.irht.cnrs.fr/109926
· Notice 3 H 552 (40) : https://sigilla.irht.cnrs.fr/243212
Ainsi qu'une lecture bienvenue pour le cas des sceaux de pouvoir féminin, sous d'autres latitudes qui sont tout aussi intéressantes : JARDOT Lucie, Sceller et gouverner. Pratiques et représentations du pouvoir des comtesses de Flandre et de Hainaut (XIIIe-XVe siècles), Rennes, PUR, 2020.
Cyril Auxepaules
EPHE / Projet Sigilla